La zoothérapie

Deuxième partie

Une relation malsaine pour les humains

 

Vivre sans un animal est impensable pour plus de la moitié de la population des pays riches. Or non seulement une telle passion est responsable de tout ce que je viens de décrire, mais elle révèle aussi des facettes de notre comportement que nous aurions peut-être avantage, comme société, à ne pas cultiver.

Les palliatifs

Les animaux sont certes magiques et, à leur contact, nous ressentons souvent de bons sentiments, mais de là à penser qu’ils peuvent régler nos problèmes de société, que cette relation est saine et bénéfique pour les humains et la collectivité en général, il y a tout un pas à franchir.

Henri Laborit, un célèbre chercheur spécialiste du stress, écrit dans son ouvrage intitulé La légende des comportements, Paris, Flammarion, 1994 :

«La civilisation industrielle conduit à l’entassement dans les gigantesques cités modernes d’hommes soumis à un travail parcellaire, répétitif et sécrétant l’ennui ; l’espace d’improvisation se réduit et les dépendances augmentent chaque jour. La drogue tranquillisante ou psychotogène, la névrose ou la psychose, le suicide – celui des adolescents s’accroît en nombre, de façon inquiétante – constituent autant d’échappatoires. Il en va de même des mythes répandus par les multiples sectes souvent exploiteuses et cachant leur intérêt économique sous le masque de la spiritualité.»

Henri Laborit aurait pu ajouter la possession d’un animal à cette liste, car les animaux de compagnie jouent exactement le même rôle que toutes les autres dépendances. Ils servent à «éponger», mais aussi, par le fait même, à entretenir et à perpétuer un malaise de société que personne ne désire regarder en face.

Les animaux sont des objets de compensation, de gratification, de bonheur et de plaisir, certes, mais, à long terme, ils ne règlent rien et ils n’amènent pas non plus de changements profonds et durables à la condition humaine. À la mort de son animal ou une fois passé l’attrait de la nouveauté, une personne se retrouve inévitablement face à elle-même et à ses difficultés. En évitant cette confrontation, elle risque même de s’enliser davantage dans ses problèmes, de les consolider et de les aggraver.

La question à se poser n’est pas : Pourquoi les animaux nous font-ils du bien ? Mais plutôt : Pourquoi en avons-nous tant besoin ? Pourquoi 63 % des maîtres sont incapables de dire «je t’aime» à un être humain qui leur est cher ? Et pourquoi se réjouir de cette statistique ? Pourquoi préférons-nous la compagnie des bêtes à celle de nos semblables ? Pourquoi cette solitude et cette insuffisance de liens affectifs, cette désintégration du tissu social ? Pourquoi abandonner nos parents dans des hospices en leur donnant un vulgaire chihuahua pour toute consolation ? Pourquoi cette détresse psychologique, ce vide intérieur, cette consommation frénétique ? Pourquoi sommes-nous incapables de faire face à nos problèmes ? Que signifient cet anthropomorphisme, cet anthropocentrisme, cette cécité et cette hypocrisie généralisées ? Et à qui faisons-nous réellement plaisir en fêtant l’anniversaire de nos animaux, en les emmenant au restaurant ou en voyage, en leur désignant un tuteur en cas de décès, en leur prodiguant toutes sortes de soins ? Bien sûr, toutes ces simagrées nous confortent dans notre certitude de les aimer. Mais n’est-ce pas de l’anthropomorphisme de la pire espèce ? Et enfin, à qui profite ce malaise social sans précédent ? Pourquoi nos scientifiques et nos professionnels sont-ils devenus si malhonnêtes ?

Occulter ces questions essentielles revient à ne se préoccuper que des symptômes et à négliger la cause. Or, au lieu de chercher à masquer les symptômes par des faux-fuyants comme la zoothérapie, on ferait mieux d’analyser les raisons d’un tel malaise social et de s’interroger sur cet engouement sans précédent pour la compagnie des animaux. N’est-ce pas l’indice d’une pathologie sociale majeure ?

Pseudo-science et obscurantisme

En fait, si les animaux semblent avoir «une formidable valeur thérapeutique individuelle et collective», il n’existe à l’heure actuelle aucune étude scientifique digne de ce nom pour le démontrer. En effet, sur plus de 1000 «études» révisées par l’épidémiologiste américain David T. Allen, il s’est avéré que pas une seule d’entre elles ne compare la magnitude des effets des cas cités avec un groupe témoin ou avec le public en général. Selon le Dr Allen, les conclusions avancées sur les bienfaits des animaux s’appuient uniquement sur des «études» descriptives et sur des opinions d’experts ; elles sont par conséquent à ranger dans une catégorie complètement en bas de l’échelle sur le plan des critères de validité scientifique (1).

Le protocole expérimental du sondage de l’AAHA reste inconnu. Par exemple : à quelle classe sociale appartiennent les sujets de l’étude ? A-t-on a interrogé uniquement des clients de cliniques vétérinaires ? Sur combien de temps s’est déroulée le sondage ? A-t-on utilisé des groupes témoins, en aveugle ou en double aveugle ? Le mandataire du sondage a-t-il des intérêts à défendre – il est clair que oui ! Peut-on se fier aux réponses des personnes intérrogées? Toutes ces données sont primordiales pour juger de la probité et de l’objectivité d’un sondage.

En effet, pour corroborer ou prouver scientifiquement une théorie, une observation ou une intuition, on doit procéder à des études qui respectent un protocole scientifique conçu pour éliminer les coïncidences et les différents facteurs qui pourraient influencer les résultats comme, par exemple, les préjugés et les mobiles souvent cachés de l’observateur ainsi que son influence sur l’observé. L’étude doit se dérouler sur une période de temps suffisamment longue. Elle doit comporter un nombre significatif de sujets. Elle doit utiliser des groupes témoins et, afin d’éviter d’influencer les sujets de l’étude, l’objectif visé doit rester inconnu. De plus, elle doit être réfutable. Car l’important n’est pas de confirmer une théorie, mais d’essayer de la réfuter par la négation ; c’est le fondement même de la méthode scientifique. Or, si vos arguments s’appuient sur la simple autorité d’un titre, d’une fonction ou d’une association vétérinaire aussi puissante soit-elle, il est impossible de vous réfuter.

La science ne s’appuie pas sur l’éloquence, la rhétorique ou sur de simples opinions personnelles. Les déclarations extraordinaires, audacieuses et sensationnalistes, telles que «les animaux vont régler nos problèmes de société», «les bêtes ont une formidable valeur thérapeutique », «le chien est un candidat à l’humanité», «cette relation est saine», «le chien possède des qualités parapsychiques», ont plus de chances de se révéler fausses que vraies ; cent anecdotes ou opinions, qu’elles soient divines ou poétiques, ne sont pas plus significatives que dix. Et plus les déclarations semblent extraordinaires, plus les preuves expérimentales doivent être étoffées. Habiller ses croyances d’un langage scientifique ne mène aucunement à l’expression d’une vérité. Il nous faut nous montrer d’autant plus prudents et sceptiques que la rhétorique ou l’éloquence servent en général à cacher l’absence de véritables preuves corroborées par plusieurs sources indépendantes.

Prenez, par exemple, le phénomène du centième singe qu’exploite le vétérinaire Joël Dehasse dans la préface de la seconde édition de son livre Chiens hors du commun : des amis aux pouvoirs déroutants (Montréal, Le Jour, éditeur, 1996, deuxième édition, page 9-10) :

«Quand les éthologistes de l’université de Kyoto ont observé les macaques de l’île de Koshima, ils ont vu un jour une jeune femelle de 18 mois ôter le sable qui collait à la surface d’une patate douce en la jetant dans l’eau de mer. Après l’avoir nettoyée, elle s’en délecta. Les autre singes, par contre, mangeaient des patates pleines de sable.
«Ah, l’inventivité de la jeunesse ! L’innocence des jeunes pas encore imprégnés par leur culture.
«Imo, c’est ainsi que fut baptisée cette géniale adolescente, enseigna le truc à sa mère ainsi qu’à ses copains et copines, qui s’empressèrent de montrer la technique à leur propre mère.
Chose insupportable que l’inversion du processus éducatif, quand celui qui ne sait pas apprend à celui qui sait !
«En six ans, entre 1952 et 1958, tous les jeunes macaques avaient appris à nettoyer leurs patates à l’eau de mer. Les adultes (les vieux, sans intention injurieuse) qui n’avaient pas d’enfant intelligent continuaient à manger des patates pleines de sable qui crissaient sous les dents.
«Brusquement et mystérieusement, en automne 1958, du jour au lendemain, quasiment tous les macaques lavaient leurs patates. Simultanément, sur d’autres îles, des macaques s’étaient mis à laver les patates.
«Ce curieux phénomène fut appelé le “phénomène du centième singe”. Peut-être est-il apparenté à ce que Jung décrivait sous le nom d’“inconscient collectif” ?
«Le nombre réel n’est pas connu, était-ce réellement cent ? Dès qu’un certain nombre avait acquis ce comportement, toute la colonie ainsi que d’autres colonies n’ayant aucun contact avec la première adoptaient ce même comportement. Jusqu’à présent, personne ne s’explique ce phénomène. C’est comme si un point critique de non-retour apparaissait, avec une nouvelle conscience collective, au-delà des frontières de l’espace.
«Ce chiffre varie suivant le concept et la population.
«Dans le cas des phénomènes étranges qui se passent entre les humains et les chiens, quel sera le chiffre ? Cent mille, un million, un milliard ? Plus vous serez nombreux à en prendre conscience, plus un chiffre élevé sera atteint. Est-ce que ce sera demain, dans dix ans, dans cent ans ? Peu importe. Un jour proche, je pense, le point de non-retour sera atteint et l’humanité acceptera de nouveaux cadres de pensées, incluant la nécessité de s’occuper du comportement de nos chiens et d’accueillir les phénomènes étonnants dont je parle dans ce livre.»

Malheureusement, cette histoire «avalée» tout rond par des centaines de milliers de personnes est fausse. On la doit à Lyall Watson, un auteur spécialisé dans le paranormal, qui a un peu interprété les faits pour donner du poids à la théorie de la conscience collective. Voici ce qui s’est passé en réalité : il y a bien eu plusieurs études sur les singes de l’île de Koshima (Baldwin, 1980 ; Imanishi, 1983 ; Kawai, 1962), mais il n’existe aucune preuve pour appuyer cette sensationnelle histoire ; il n’y a même pas de phénomène comme tel à expliquer. Cette expérience, raconte Michael Shermer (Why People believe Weird Things : Pseudoscience, Superstition and Other Confusions of our Time, New York, W. H. Freeman and Company, 1997, p. 18), a débuté avec une troupe de 25 singes en 1952. Par la suite, chaque nouveau singe de l’île était soigneusement observé par les chercheurs. En 1962, la troupe comptait 59 singes et exactement 36 d’entre eux lavaient leurs patates sucrées. L’acquisition soi-disant brusque et mystérieuse, «en automne 1958, du jour au lendemain», de ce nouveau comportement a pris 10 ans dans les faits, et les 100 singes en question n’étaient en réalité que 36 en 1962. Par ailleurs, précise Shermer, on peut spéculer longtemps sur ce que ces singes savaient vraiment, mais le fait demeure que ce ne sont pas tous les singes qui avaient adopté ce comportement. Même chez eux, sur leur île, les 36 singes n’ont jamais fait fonction d’une masse critique qui aurait déclenché un changement instantané du mode d’alimentation. Et même si on a rapporté des comportements semblables sur d’autres îles, ces observations ont eu lieu entre 1953 et 1967. Ce n’était pas soudain ni nécessairement relié à Koshima. Les singes des autres îles ont très bien pu découvrir tout seuls cette nouvelle façon de faire, ou encore des habitants d’autres îles ont pu leur enseigner. Il n’y a rien de remarquable ni de miraculeux dans cette histoire. «Les vrais scientifiques n’improvisent pas les détails et ne tirent pas de conclusions en s’appuyant sur des anecdotes et des fables de grand-mère», conclut Shermer.

En écrivant dans la préface de son livre : «le point de non-retour sera atteint et l’humanité acceptera de nouveaux cadres de pensées, incluant la nécessité de s’occuper du comportement de nos chiens et d’accueillir les phénomènes étonnants dont je parle...», il est bien possible que Joël Dehasse ait voulu exprimer que le consensus n’altère pas une réalité (ce qui est vrai) ; il ne fait que changer les croyances des autres (ce que les gens pensent être vrai). Si nous sommes assez nombreux pour croire quelque chose, alors, d’une manière ou d’une autre, tout le monde va soudainement adopter ces croyances et penser qu’elles sont vraies. Au-delà d’un certain seuil critique, comme par enchantement, les non-croyants se mettent tout simplement à croire eux aussi.

Mais revenons encore au sondage de l’AAHA. Dans le cas de cette étude, la probité repose uniquement sur l’autorité du vétérinaire Neuhoff de l’AAHA. Or, bien que, en vertu de son expertise dans un domaine particulier, une autorité quelconque a plus de chances que quiconque d’avoir raison, cela ne constitue nullement une garantie. Même les experts sont faillibles et victimes des passions humaines les plus viles. En règle générale, il y a trois choses qu’un spécialiste trouve difficile à dire : «j’ai menti par intérêt», «je me suis trompé» ou «je ne sais pas» ! La seule façon d’éviter les erreurs de jugement et les conflits d’intérêts est d’examiner les faits. Sinon on risque d’accepter une mauvaise idée simplement parce qu’on éprouve du respect pour la personne qui la défend ou, à l’inverse, de rejeter une idée parce que la personne qui la défend nous est antipathique. Enfin, l’expertise sur un sujet ne s’étend pas nécessairement à d’autres domaines. On peut, par exemple, être un bon vétérinaire, mais un joueur de football médiocre, un mauvais psychologue, un piètre prédicateur ou un propagandiste peu subtil...

Pour être réfutable, une étude scientifique doit absolument être hypothético-déductive. Elle ne doit pas partir d’un énoncé du genre : «étant donné que nous aimons les animaux», mais plutôt : «si nous aimons les animaux, alors tel fait précis doit se produire» ; non pas : «étant donné que les chiens sont capables de traverser un continent entier pour retrouver leur maître», mais : «si les animaux font preuve de “homing” et possèdent des qualités parapsychiques, en suivant 100 chiens munis de colliers émetteurs et intentionnellement perdus de l’autre côté du continent, nous devrions alors être en mesure de le démontrer». Dans le premier type de propositions, on retrouvera toujours des faits pour confirmer «l’étant donné». Dans le second, au cas où l’«alors» ne se produit pas comme prévu, il faut renoncer au «si», et donc à l’amour des animaux ou aux qualités parapsychiques comme principe explicatif.

Dans son évolution, la médecine vétérinaire devrait sans cesse être soumise à des révisions. Or, on sait que le révisionnisme est considérée comme une hérésie capitale par les vétérinaires et, en général, par n’importe quelle institution. Dans ces conditions, la zoothérapie et la médecine vétérinaire peuvent-elles être scientifiques ? Oui, le discours de ces chercheurs peut être objectif dans la mesure où, d’une part, ces derniers placent la recherche de vérité au-dessus de tout – y compris des intérêts personnels, institutionnels ou économiques – et, d’autre part, si leurs hypothèses sont réfutables et admettent une remise en question. On voit que ces conditions sont loin d’être réunies.

Égocentrisme et ignorance

La valeur d’un animal et l’affection qu’on lui manifeste dépendent du plaisir et de la satisfaction qu’il est en mesure de donner à son maître. Celui-ci aimerait idéalement que son compagnon soit presque humain et il lui attribue volontiers, par anthropomorphisme (tendance à attribuer aux animaux des sentiments, des pensées, et des besoins humains) des qualités qu’il ne possède pas. Limité par sa propre nature, son bagage génétique et son outillage physique, il ne pourra jamais que le décevoir. Même les sujets élevés au biberon dès leur naissance, consciemment et irrémédiablement dénaturés, totalement identifiés aux humains, ni bête ni homme, ne seront jamais que des caricatures humaines ridicules et grotesques. Certains sont capables d’imiter notre voix et de dire quelques mots, de compter jusqu‘à dix et de nous manifester une affection quasi-humaine mais ces créatures pathétiques ne pourront jamais remplir tout à fait le besoin que les humains expriment en les adoptant.

Noam Chomsky considéré à l‘heure actuelle comme le linguiste (spécialiste du langage) le plus important sur la Terre a pourtant démystifié toutes les fausses notions sur les capacités intellectuelles des animaux et véhiculés à travers le monde, même par des hommes de science. Néanmoins plusieurs experts dans différents domaines continuent à croire que les chimpanzés et plusieurs autres espèces comme la mouette et le perroquet par exemple sous prétexte qu‘ils communiquent entre eux par des moyens forts complexes et inattendus («quel espèce ne se définit pas par cette notion»), sont capable de raisonner comme nous. «Cette notion absurde pour des raisons qui ne sont pas claires pour moi a stimulé un intérêt incroyable du public. Ces expériences sont devenus les plus publicisés du monde scientifique moderne même si ces travaux n‘ont pas la moindre ressemblance avec la science et encore moins même si des gens à la blouse blanche et bien équipés, les entreprennent». Chomsky a démontré sans équivoque pourtant que la faculté d‘apprendre un langage symbolique comme le nôtre est inscrite dans nos gènes et que nous sommes la seule espèce à pouvoir le faire. Aucun animal n‘a la faculté de penser et de raisonner comme nous et c‘est ce qui nous singularise.

À cause de notions erronées, nous donnons aux animaux, toutes les qualités, de la bravoure au talent artistique, et nous projetons sur eux, sans nous soucier de savoir si c‘est justifié, nos croyances de la perception extra-sensorielle à la réincarnation (toutes aussi difficiles à documenter scientifiquement que la présence des ovnis ou l‘existence des anges gardiens). Nous colportons à leur sujet toutes sortes d‘histoires anecdotiques, mal documentées, voir carrément fausses et mythiques qui ne font qu‘accroître leur popularité et alourdir leur fardeau collectif. Nous leur donnons beaucoup trop de crédit. Les légendes de Lassie et des 101 dalmatiens, des livres comme celui du vétérinaire Joël Dehasse, Des chiens hors du commun, Des amis aux pouvoirs déroutants sont certes bons pour le commerce, mais sont responsables d‘une véritable hécatombe.

CNN a diffusé dans le monde entier l‘histoire de Minti, une femelle gorille de huit ans qui a sauvé de la noyade un garçon de trois ans tombé dans le fossé d‘eau qui ceinture le parc de contention d‘une dizaine de gorille. On a fait de Minti, une héroïne instantanée, dotée d‘une intelligence et d‘une gentillesse surhumaine. Les reportages ont décrit comment elle avait serré affectueusement le petit garçon dans ses bras, puis comment elle l‘avait protégé des autres gorilles avant de l‘amener près de la porte de l‘enclos pour que les ambulanciers puissent le recueillir et s‘occuper de lui. Les comptes rendus détaillés de son exploit ont fait pleurer des milliers de personnes captivées par tant de compassion et de dévouement. On lui a fait parvenir des cadeaux et des dons du monde entier. La saga de Minti est le prototype des histoires d‘animaux colportées dans tous les médias du monde, mais elle n‘est pas tout à fait vraie. En réalité, Minti n‘a pas protégé le petit garçon des autres gorilles. Ce sont les gardiens qui les ont tenus à l‘écart en les arrosant avec des jets d‘eau à haute pression. Les médias ont fait croire faussement que Minti avait consciemment décidé de sauver le petit garçon alors qu‘il n‘était pas menacé. Aucun gorille était à proximité. En outre dans les zoos, les animaux ne développent pas les qualités maternelles qui leur permettraient d‘élever des rejetons avec succès. Il faut leur apprendre en utilisant une poupée d‘apparence humaine qu‘on les incite, à l‘aide d‘une récompense, à aller chercher et à rapporter à leur gardien. Minti n‘a fait que reproduire ce qu‘on lui avait appris de la même façon qu‘un chien de chasse rapporte le gibier à son maître. Le garçon était inconscient et il ressemblait à s‘y méprendre à une de ses poupées. Selon son gardien Dimitros, s‘il avait été conscient, Minti aurait probablement paniqué et même mordu le petit garçon.

Stephen Budiansky dans son livre If a Lion Could Talk (Si un lion pouvait parler) a démystifié habilement toutes ces histoires d‘animaux ridicules véhiculées de droite à gauche dans l‘imagerie populaire. Il dit ceci:

«Nous essayons tellement fort de démontrer que les chimpanzés ou les chiens ou les chats, ou les rats sont comme nous dans leur pensée et leur sentiments. Cette attitude égocentriste (tendance à tout rapporter à soi-même) ne fait que dénigrer ce qu‘ils sont vraiment. Nous définissons l‘intelligence et le sentiment vrai toujours en terme humain. L‘intelligence que chaque espèce démontre est merveilleuse en elle-même mais c‘est de la folie et de l‘anthropomorphisme de la pire espèce d‘insister à dire que pour qu‘elle soit vraiment merveilleuse elle doit être comme la nôtre.»

Nous projetons sur les animaux de compagnie tous nos comportements et nous avons toujours la manie regrettable d‘interpréter leurs besoins selon les nôtres. Nous leur donnons toutes les qualités mais surtout celles qu‘ils ne possèdent pas. Ce n‘est pas qu‘ils soient moins intelligents que nous et sans émotions, c‘est simplement qu‘ils ont une intelligence différente et qu‘ils n‘interprètent pas leur monde comme nous sommes les seuls à le faire. Ils se sont développés au cours des siècles pour occuper une niche écologique très spécialisée et qui demande une autre forme d‘intelligence que la nôtre. Et ne pensez pas que les animaux souffrent de vivre à l’état de nature. Les animaux sont parfaitement bien adaptés à l’environnement avec lequel ils vivent en harmonie, dans la plupart des cas depuis bien plus longtemps que notre espèce. Il est en outre erroné de penser que leur survie à l’état de nature est un combat pénible et lourd dont nous avons eu la chance de pouvoir nous extirper! C’est vrai de notre point de vue anthropocentrique, connaissant notre dépendance actuelle sur la technologie, mais ce n’est pas le cas des animaux et ça n’a pas toujours été notre cas non plus. Et, ils n’ont pas non plus besoin de nous, quelle arrogance, pour les faire évoluer! C’est plutôt le contraire…

L’affection : un amour denaturé

Il est fréquent d’entendre dire que les plus à plaindre sont plutôt les maîtres qui se dévouent corps et âme pour le bien-être de leurs animaux. Ils dépensent un argent fou pour les maintenir en santé et leur consacrent tout leur temps. Mais ce dévouement, aussi louable soit-il, est aussi l’aveu de la totale dépendance dans laquelle ils tiennent leurs protégés. Mais, ne vous laissez pas tromper par les apparences, un animal qui refuse de coopérer et de se soumettre à l’affection de son maître, celui qui oppose trop de résistance a très peu de chances d’être préservé. Il ira rejoindre le cortège des animaux abandonnés. On aime les animaux en autant que leurs intérêts ne passent pas avant les nôtres.

Pour Yi Fu Tuan, un professeur de l'Université Yale, l'amour envers les animaux est une forme de dominance édulcorée par l'affection :

«Le pouvoir sert à obtenir du plaisir et à acquérir du prestige, à ajouter de la beauté à la vie, un certain lustre. Les objets utilisés dans ce but, sont traités avec indulgence, comme des jouets. Dans une relation de domination, de supérieur à inférieur, il y a des gestes d’affection, mais ces gestes ne sont possibles que dans des relations inégales. Ce sont des gestes de condescendance et de paternalisme qui adoucissent l’exploitation et lui donnent un visage plus humain. Sans eux, il n’y aurait que des victimes. Ils soulagent la souffrance associée à la domination et à l’esclavage. Ce n’est pas l’amour qui fait tourner le monde mais l’affection.»

Pour bien des gens, aimer se limite à posséder. Plaisir et amour étant synonymes, dès qu’une source de plaisir ne donne plus satisfaction, elle est remplacée.

Dans son livre Éloge de la fuite, Paris, Robert Laffont, 1976, Henri Laborit écrit :

«Les mots amour et compassion couvrent d’un voile prétendument désintéressé, voire transcendant, la recherche de la dominance et du prétendu instinct de propriété. C’est un mot qui ment à longueur de journée et ce mensonge est accepté, la larme à l’œil, sans discussion, par tous les hommes. Celui qui oseraie le mettre à nu, le dépouiller jusqu’à son slip des préjugés qui le recouvrent, n’est pas considéré comme lucide, mais comme cynique. Il donne bonne conscience sans gros efforts, ni gros risques, à tout l’inconscient biologique. Il déculpabilise car pour que les groupes sociaux survivent, c’est-à-dire maintiennent leurs structures hiérarchiques, les règles de la dominance, il faut que les motivations profondes de tous les actes humains soient ignorées. Le mot amour se trouve là pour motiver la soumission, pour transfigurer le principe de plaisir, l’assouvissement de la dominance.»

La domination

La relation avec les bêtes peut servir à entretenir de faux sentiments d’amour et d’amitié qui cachent, sous une apparente bienveillance, une volonté de contrôle et de domination qui se traduit par un sadisme parfois évident, mais le plus souvent d’une grande subtilité.

Il suffit d’observer la façon dont certaines personnes se comportent avec leur chien. Regardez-les tirer sur la laisse, frapper et invectiver ceux qui font l’objet de leur affection. Regardez-les surtout leur imposer leur volonté. Les concours canins, hippiques et les cours d’obéissance à la télévision sont l’occasion rêvée de voir, sans censure, l’expression de ce besoin latent et parfois inconscient de dominer.

Le Dr Yi Fu Tuan, professeur à l’université Yale, aux États-Unis, a écrit un livre fascinant sur la domination et notre relation avec les animaux, les êtres humains et les objets. Il y explique certaines des motivations profondes de nos rapports avec les bêtes:

«Pour certains maîtres, la soumission au commandement apporte une grande satisfaction. Exercer sa force et sa puissance sur un être vivant est le plaisir ultime, surtout quand cette soumission va à l’encontre totale de la vraie nature et des désirs de cet être. Cette domination est d’autant plus perverse qu’elle ne sert à rien sinon à faire plaisir au maître. L’élément essentiel au succès du dressage est le pouvoir absolu. »

La notion erronée de supériorité associée aux animaux de race, des êtres d’une extrême fragilité et foncièrement malsains, est assez curieuse en soi, et s‘explique également par ce besoin de dominer:

«La perte de vigueur est même une qualité recherchée car plus un animal est docile plus il est facile à contrôler. La bête idéale ne doit pas démontrer trop d’initiative et d’entrain. Elle doit pouvoir apprendre à rester immobile de longues heures, à faire partie des meubles et à créer le moins possible d’obstruction. Elle doit obéir instantanément au moindre commandement. Un chien bien entraîné doit pouvoir rester couché des heures sans bouger, sans aboyer, à attendre le retour du maître.» (9)

Une américaine, Lynn Hall dans son livre Dog Showing for Beginners, Why I Show Dogs (Pourquoi je montre des chiens dans les expositions) en décrivant sa passion pour les animaux et en particulier pour son activité préférée, l’exhibition de ses chiens dans les concours, illustre bien certains des mobiles profonds de la possession d‘une bête :

«Pourquoi exhibons nous les chiens? Il y a plusieurs raisons : cette activité nous permet d’exercer notre besoin de dominer. Un éleveur est dans une position de force et il prend des décisions qui décident de la vie ou de la mort d’un être vivant. Il est omnipuissant, de la naissance à l’euthanasie d’un animal. Il contrôle l’exercice, le toilettage et l’alimentation de son chien. Il exerce un contrôle total et cette sensation est d’autant plus merveilleuse lorsqu’on n‘a aucun contrôle sur les gens qui nous entourent au travail ou dans la famille. Un chien est une projection de notre ego. Il nous appartient et il fait partie de notre identité. On peut être petit ou gros, peu importe, au moins on possède un Lévrier. On devient puissant lorsqu’on en a en sa possession un chien puissant. Le contrôle d’un animal qui fait peur aux autres est une sensation merveilleuse. La plupart des gens ont un besoin énorme d’affection et personne pour leur en donner. Un chien est idéal pour ça. Aller dans un concours et en ressortir avec un prix est la preuve de notre supériorité. C’est la nature humaine. Être compétitif fait aussi partie de la nature humaine. Nous faisons la guerre, nous nous battons pour une promotion au travail, nous nous vantons d’avoir une plus belle voiture que le voisin. Nous sommes sportifs pour prouver notre supériorité. Notre habillement est compétitif. Nous nous volons nos femmes et nos maris juste pour prouver que nous en sommes capables. Ne croyez pas ceux qui prétendent participer juste pour le plaisir, qu’ils gagnent ou perdent. Gagnez est un plaisir aussi intense que n’importe quelle sensation chimique. Les expositions deviennent le centre de leur vie, une vrai drogue. C’est excitant. N’importe quelle compétition est excitante et la plupart d’entre nous ont une vie ennuyeuse et fastidieuse. Cette activité donne un sens et une direction à sa vie. Nous aimons tous être admiré. Nous vivons isolés et souffrons de solitude. Que serait notre vie sans ces expositions, les voyages incessants, l’école du dressage du lundi soir, les rencontres hebdomadaires du club etc. Nous faisons partie d’un groupe et ce sentiment d’appartenance est une bonne sensation. C’est merveilleux.» (10)

Cette domination que beaucoup de gens ne peuvent pas toujours établir à leur convenance sur les êtres humains trouve donc une voie d’actualisation idéale dans la pratique de l’élevage sélectif et les expositions, mais aussi, à des degrés variables, dans la simple possession d’un animal.

On sent derrière cette domination l’influence implicite des fameux versets bibliques suivants:

Vous serez un sujet de crainte et d’effroi pour tout animal de la terre, pour tout oiseau du ciel, pour tout ce qui se meut sur la terre, et pour tous les poissons de la mer: ils sont livrés entre vos mains. [...] Je vous donne tout cela comme l’herbe verte.

Genèse, IX, 2-3

Puis Dieu dit: Faisons l’homme à notre image selon notre ressemblance, et qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute la terre et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre.

Genèse, I, 26

Ces arguments d’origine religieuse et plusieurs autres comme «nous sommes une espèce supérieure et nous avons tous les droits sur cette planète», largement répandues et servant à justifier l’exploitation des animaux, sont profondément incrustés dans presque tous les segments de la société, y compris chez les défenseurs des animaux qui exploitent aussi les animaux mine de rien sous de fausses prétentions. Ces arguments ne s’expriment explicitement que lorsqu’ils sont contestés ou dangereusement remis en question. C’est pourquoi il est si difficile de les analyser. Ces injonctions dogmatiques diffuses profondément intégrées dans l’inconscient collectif agissent dans l’ombre, hors du champ de la conscience, dictant nos comportements les plus rétrogrades et caduques; elles justifient le statu quo, consacrant cet état de fait comme «naturel» ou inévitable.

Le statut social et le prestige

Notre civilisation accorde beaucoup d’importance aux apparences, à la beauté, à l’uniformité, à la perfection et à la valeur marchande des choses. Le prestige associé à ces critères contribue à la grande popularité des animaux de race. Il y a encore aujourd’hui, et c’est surprenant après plusieurs révolutions, un attachement profond aux qualités de supériorité et d’autorité associées au sang pur de la noblesse et de l’aristocratie. Le propriétaire d’un animal pure race s’identifie à la réputation de sa bête ainsi qu’au pedigree qui trace la généalogie de son protégé. La pureté et la valeur marchande d’un animal rehaussent le prestige associé à sa possession. Le tatouage d‘un animal à part son aspect pratique symbolise la possession et la grande valeur de l‘objet.

Notre appréciation des animaux, comme d’ailleurs les jugements que nous portons sur les gens se fonde en outre sur leur race et sur leur fonction. Nos sentiments envers les animaux dépendent de leur position sur cette échelle de valeurs très suggestive et fort aléatoire, car tous les animaux, de la perruche à la baleine, comme tous les humains sont égaux. Ils prennent des formes différentes et ils ont chacun un rôle spécifique dans les écosystèmes, mais il est erroné de leur attribuer une valeur différente selon la grosseur, l’utilité, la forme, la couleur, etc. Deux poids deux mesures, et une discrimination difficile à justifier.

Les animaux sauvages les plus nobles, ceux qui vivent dans leur milieu naturel, sont placés au sommet de cette échelle, suivis des animaux domestiques non comestibles comme les animaux de compagnie. Les chiens d’aveugles sont, exceptionnellement, eux aussi situés en haut de cette hiérarchie et nous leur reconnaissons une très grande noblesse sans doute à cause de l’importance de leur travail, mais aussi pour leur dévouement, leur obéissance et leur servilité absolument exemplaires. Il importe de ne pas perdre de vue que le chien guide est une fabrication de l’homme et qu’il est le fruit d’une sélection génétique très poussée et d’un entraînement intensif. Il remplit une fonction certes importante, mais qu’il n’a pas choisi. Ses qualités n’ont donc pas la noblesse que nous aimons leur attribuer par égocentrisme.
Le deuxième échelon réunit plusieurs catégories dont les animaux de race pure et les autres, les races inférieures, elles-mêmes divisées selon leur valeur marchande et leur capacité à donner du plaisir.

Plus bas sur l’échelle se trouvent enfin les animaux malades, les vieux, les délinquants, les mal élevés, les mésadaptés, les violents, les sans-cœur (comme les reptiles) et de nombreux autres dont personne ne veut. Ces intouchables ont autant d’importance que les bas de gamme de cette hiérarchie, les animaux d’élevage.

Isolement et repli sur soi

Pour JL Vadakarn l‘achat d‘un chien entérinerait le désir inconscient de s‘isoler et de mettre une barrière entre le noyau familial et le monde extérieur. En général, les chiens à qui cette tache est confiée sont d‘une grande agressivité. Selon une enquête française de FACCO-SOFRES (1998), 22 % des gens avouent avoir un chien pour se protéger. La peur des autres et le besoin de se protéger de toute incursion est un véritable phénomène de société. Le mur de la méfiance, que ce soit dans les villes ou à la campagne, s‘épaissit de plus en plus. Cette méfiance se traduit par une indifférence, une insensibilité qui mine nos rapports avec nos semblables, les animaux et la nature.

L‘hypocrisie

S’il y a indéniablement une large part d’ignorance dans nos comportements, il y a aussi beaucoup d’hypocrisie et de contradictions. Ainsi, ceux qui claironnent bien fort leur amour des animaux et qui s’indignent des sévices multiples que nous leur faisons subir ne voient pas combien il peut être paradoxal de garder eux-mêmes un animal sous leur domination et de dénoncer parfois avec une violence qui n’est pas sans ressembler à de l’intégrisme religieux l’exploitation des animaux.

Pourtant, ces vertueux, ces réformateurs sont aussi responsables que les autres du sort de ces enfants victimes de notre «amour cannibale» contre nature. Le trafic de l’ivoire n’existe que grâce à ceux qui en achètent et le même principe s’applique à ceux qui utilisent les animaux de compagnie. Dès le moment où ils participent, ils encouragent le meilleur comme le pire.

En fait, il n’y a pas d’innocents ni de coupables. Il s’agit d’un choix de société et c’est elle dans son ensemble la seule responsable. Pour cette raison, il serait regrettable de faire de l’industrie le bouc émissaire d’un comportement de prédateur dénaturé à l’extrême et profondément enraciné. À l’intérieur d’un système qui va de la production à la possession et à la défense des animaux, tout le monde y trouve son compte. Personne, y compris les sociétés de protection et les activistes zoophiles, les amis des bêtes, ne tient à fermer le robinet. Il y a trop d’intérêts en jeu.

Une cruauté à plusieurs vitesses

La cruauté envers les animaux est profondément ancrée dans notre tradition et elle ne se manifeste pas seulement par des actes de brutalité évidents. Pour en prendre conscience, il faut plonger sous la surface et aller au-delà des apparences. On s’aperçoit alors que, dans l’ensemble, le sort des plus privilégiés, des plus adulés, ceux qu’on bichonne amoureusement comme nos propres enfants n’est pas plus enviable que celui des tigres et des rhinocéros pourchassés et massacrés inlassablement par l’industrie de la médecine orientale. Il n’est pas non plus très différent de celui des millions d’animaux sacrifiés inutilement pour la science, l’industrie cosmétique et l’enseignement. Il est en réalité semblable à celui des millions de reptiles dépecés vivants (pour ne pas abîmer la peau) par l’industrie de l’habillement et à celui des veaux qu’on égorge dans les abattoirs du monde entier.

Ce lien est difficile à faire car l'exploitation des animaux de compagnie se cache d'une façon subtilement perverse, sous le couvert des bons sentiments et des bonnes intentions. Elle est bien plus cruelle que les autres par sa subtilité, son raffinement et son hypocrisie.

En fait, dans notre monde, l’amour est souvent synonyme de plaisir, de satisfaction, de possession, d’exploitation et de domination gratuite. Ces valeurs sont celles de l’esclavagisme et notre civilisation, par tradition, a fait de cette forme d’exploitation une véritable vertu. Ces valeurs sont si bien inculquées aux enfants que ceux-ci en viennent à croire qu’il est normal de séparer les bêtes de leur communauté, de les sortir de leur écosystème, d’interférer avec leur évolution, de leur enlever la liberté et qu’il est normal d’exploiter ceux qu’on aime, d’en faire des esclaves. Bref, la valorisation de la domination, du pouvoir et du plaisir qu’on en retire contribue à la perpétuation d’une insensibilité envers les animaux qui s’étend à notre propre espèce, à notre bio-communauté et à la terre tout entière. Les mots apprivoiser, domestiquer, dompter, contrôler, collier, laisse, «couché», «reste», «viens ici», «ne bouge pas», «sale bête», «au pied», «fais le beau», possession, mutilation, captivité, cage, affection, confinement, dépendance, servilité, dressage, exploitation, vétérinaire, zoothérapie et domination gratuite sont marqués du sceau de la violence et ce sont ces règles et ces façons de faire que nous léguons traditionnellement aux enfants (13).

En définitive, la consommation des animaux de compagnie découle d’un malaise de société, mais leur popularité tient largement à ce besoin souvent inconscient de s’évader et de fuir une vie ennuyeuse, triste et fastidieuse, à notre égocentrisme collectif et individuel, à des traditions désuètes, à notre conception de l’amour, à ce désir de posséder, de contrôler et de dominer un être plus faible, à la recherche du pouvoir et du plaisir qui lui est associé, à ce besoin de se distinguer des autres, de souligner son statut social et son importance, à notre ignorance et à notre hypocrisie, et à notre tendance au mimétisme de masse. Tous ces facteurs sont plus ou moins interreliés et interdépendants.

Toutes les industries jouent à fond sur ce tableau. Ces facteurs sont le moteur de la société techno industrielle. En fait, nous avons projeté sur les animaux tous nos comportements les plus inavouables. La vie des animaux de compagnie est une métaphore de la nôtre et dans ce miroir nous pouvons nous voir tel que nous sommes sous un vernis de respectabilité plus ou moins épais. L’idéologie que je viens de décrire est celle des hommes, nous l’avons tout simplement transféré inconsciemment aux animaux, et à tout ce qui vient à notre contact, sans discernement. C’est donc à ce niveau rassembleur, qu’il faut concentrer ses efforts. Sans ce travail de fond, d’abord et surtout sur soi-même, la défense des animaux, l’aide humanitaire, les chartes, les règles et les bonnes intentions sont un coup d’épée dans l’eau et le meilleur moyen d’entretenir le statu quo.

 

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