La zoothérapie

INTRODUCTION

Ce ne sont pas seulement les gens esseulés, les personnes agées ou handicapées qui pratiquent la zoothérapie. En fait, sans se l’avouer, tous ceux qui possèdent un animal de compagnie pratiquent une forme de zoothérapie. Que se soit pour peupler la solitude, pour assouvir un besoin maladif de dominer, pour se conformer à une image de la famille ou pour embellir la vie, les animaux de compagnie viennent toujours, quelle que soit la raison invoquée, combler une carence ou une insuffisance personnelles quelconques. La zoothérapie ou thérapie assistée par l’animal peut donc se définir comme la simple interaction avec un animal de compagnie.

Cette forme de soutien thérapeutique est devenue le leitmotiv de l’industrie des animaux de compagnie.

Les animaux de compagnie ont toujours été populaires, mais jamais autant que depuis les années soixante, une période qui coïncide avec une industrialisation et une urbanisation effrénées amorcées dans les années cinquante. Avant cette période on avait des animaux surtout pour des raisons pratiques comme chasser les souris, éloigner les prédateurs ou garder les vaches et les moutons.

L'Amérique et le monde entier sont soudainement devenu fous des animaux. En Californie, par exemple, on assiste à une véritable explosion démographique chez les betes de compagnie (1). Alors que la population humaine augmentait de 24 %, celles des chiens et des chats augmentaient respectivement de 85 % et de 66 % (2).

Plusieurs facteurs expliquent cet intéret subit. Ils sont interreliés et ont tous joué un rôle d'une importance plus ou moins égale. Toutes les conditions favorables à cet engouement mondial se sont trouvées réunies en meme temps et l'industrie des produits animaliers a vite compris qu'elle tenait là une véritable mine d'or (3).

Il y avait d'abord un malaise de société sans précédent et "une solution qu'il faudrait inventer si elle n'existait pas" (4), c'est-à-dire les animaux de compagnie. Il existait aussi un moyen pratique, facile et peu coûteux de nourrir ces animaux - l'industrie des aliments pour animaux avait, dans les années soixante, une structure commerciale déjà bien établie (5) -, des vétérinaires pour les soigner, des fourrières pour s'en débarrasser et les recycler et enfin, moins évident, des activistes pour les défendre.

Des professionnels de la santé, comme les psychologues, les zoothérapeutes, les vétérinaires, etc., se mettent à la remorque des multinationales. L'industrie des céréales et de l'agroalimentaire, celles des pecheries, de la sidérurgie, de la conserverie, des abattoirs, les transports trouvent dans cette exploitation des débouchés inespérés pour leurs sous-produits. Des centaines de petits métiers (du gardien au toiletteur, du taxidermiste au croque-mort) gravitent autour de l'industrie des animaux de compagnie. Des charlatans de tout acabit tirent les cartes, proposent des touchers thérapeutiques, pour toutes ces bêtes malades de l'homme. D'autres cuisinent de grands plats gastronomiques, offrent des forfaits de trois jours en cure de repos, tricotent des manteaux de laine pour tous ces enfants frileux affligés des tares que nous leur infligeons. Les grandes surfaces, les super-animaleries où, "il s'agit de vendre et rien d'autre, comme si on vendait des meubles" se multiplient. L'industrie des accessoires pour animaux fait des affaires d'or. Les dresseurs, les éleveurs professionnels et amateurs, les négociants, les contrebandiers, les braconniers, les marchés aux puces, les activistes pour les droits des animaux et Dieu sait combien d'autres, ont emboîté le pas pour fermer ce convoi.

Les animaux, transformés en objet de consommation, attirent, pour toutes les mauvaises raisons, une foule sentimentale et désabusée, elle-meme prisonnière d'un système inhumain. En se faisant croire que le bonheur, c'est avoir un chien ou un chat, et de les défendre, on a fait des bêtes des choses commerciales aussi dérisoires que les autres. S'il y a problème de surpopulation, il vient d'une surconsommation entretenue par une demande sans précédent et une industrie ayant pour but de vendre le plus de produits et de services possible (6).

Le marché des vaccins et de l'alimentation et l'industrie en général connaissent, à partir des années soixante-dix, un essor fulgurant qui va atteindre rapidement l'ampleur actuelle grâce aux théories très mal documentées du Dr Levinson, le père de la zoothérapie. C'est au début de cette décennie que les fabricants de produits pharmaceutiques recommandent pour la première fois (sans justification scientifique) la vaccination annuelle des chiens et des chats. Cette période marque également le début d'une promotion très énergique des animaux moins familiers et des espèces exotiques (tortues, lézards, oiseaux, lapins, etc.), et avec elle commence un commerce licite et illicite d'une envergure insoupçonnée. Tout ce qui bouge et tout ce qui dégage un peu d'énergie vitale fait dorénavant l'objet d'un commerce sans scrupule. Les revenus du commerce illicite par exemple sont comparables à ceux du commerce de la drogue et de la prostitution. On assiste en meme temps à une augmentation sans pareille du nombre de fermes d'élevage industriel, les expositions canines et félines se succèdent et les problèmes associés aux races pures se multiplient. Parallèlement à toute cette vitalité commerciale, le nombre d'abandons monte en flèche et on ouvre de plus en plus de fourrières.

Les éditorialistes, les journalistes, les chroniqueurs et les vétérinaires, les porte-parole de cette industrie, lancent parfois un appel à la prudence, font des mises en garde pour la forme, pour se donner bonne conscience, mais le contenu des magazines et des émissions auxquels ils collaborent ne corroborent pas ces bonnes paroles. On y offre en adoption quelques malheureux chiens sans foyer tout en servant de véhicule de promotion pour les industriels de la bête et les éleveurs, les fabricants pharmaceutiques et autres, tout aussi responsables les uns que les autres de ces mêmes abandons. Des chiens aux oreilles et à la queue taillées sont mis en vedette, ainsi que les races pures, meme les plus grotesques, comme le persan, le bouledogue anglais et le shar-peï. À la télévision, on peut même voir des vétérinaires à l'œuvre ou faire la promotion de la mutilation des chats par le dégriffage. La consommation des animaux exotiques est encouragée, meme celle des perroquets comme l'amazone à tête jaune, une des espèces les plus menacées, inscrite sur la liste I (situations les plus critiques) de la CITES. On y voit rarement un animal en cage ou derrière des barreaux ou attaché. Meme si l'industrie des animaux de compagnie semble parfois être préoccupé par les conditions de captivité des bêtes, elle ne mentionne jamais les vrais enjeux, une consommation qu'elle entretient et qu'elle cherche à stimuler par tous les moyens.

Les représentants de cette industrie s’emploient systématiquement à nous persuader que «les bêtes sont une solution à de nombreux problèmes sociaux, une solution qu’il faudrait inventer si elle n’existait pas», comme l’a déclaré le vétérinaire Michel Pépin, membre influent de l’Académie de médecine vétérinaire du Québec (AMVQ). «Vivre sans un animal? Vous n’y pensez pas ! Un animal, c’est indispensable ! En leur compagnie, tous les jours, les gens esseulés retrouvent un peu de vie, de joie et d’affection. Les animaux sont bons pour nous», renchérissent les membres de Zoothérapie Québec, un groupe de vétérinaires et de psychologues spécialisés. «Cette relation est saine», affirme Christianne Gagnon, la présidente de l’Ordre des médecins vétérinaires du Québec. De son côté, François Lubrina, vétérinaire et chroniqueur, nous dit que «les animaux et plus particulièrement le chien (ce candidat [sic] à l’humanité!) ont une formidable valeur thérapeutique individuelle et collective». Pour sa part, le vétérinaire belge Joël Dehasse, directeur de la collection «Mon chien de compagnie» aux Éditions de l’Homme et auteur du livre Chiens hors du commun : des amis aux pouvoirs déroutants, déclare : «Tout ce que je peux dire, c’est que cela dure depuis 15 000 ans et que ça se passe généralement bien.» Enfin, selon le vétérinaire Michel Gosselin, PDG du centre vétérinaire DMV à Saint-Laurent, «l’art et les rapports homme-animal sont [sic] la plus grande réussite de l’humanité».

 

D’après un sondage récent (2002) réalisé par l’American Animal Hospital Association (AAHA) et ayant été largement diffusé dans les médias, «des maîtres incapables de dire “je t’aime” à un être [humain !] qui leur est cher le diront sans gêne à leurs animaux domestiques dans 63 % des cas». N’est-ce pas merveilleux ? D’autant plus merveilleux que tout le monde semble gagnant, la preuve : 83 % des répondants se considèrent comme le père ou la mère de leur compagnon qu’ils traitent aussi bien, sinon mieux, que leurs propres enfants ; 59 % fêtent son anniversaire ; 68 % voyagent avec lui ; 21 % seraient même prêts à faire plus de 1000 km pour des soins spécialisés… Ainsi, selon Cathleen Neuhoff, présidente de l’AAHA : «Nos animaux de compagnie n’ont jamais connu période aussi faste.»

Toutes ces formules-chocs et ces statistiques fort éloquentes insinuent l’idée que nous aimons les animaux. Elles nous interpellent en nous plaçant devant une «réalité» dont il est impossible de savoir autre chose que ce qu’elles en disent et qui n’est peut-être après tout qu’un mythe, la pure fabrication d’une industrie peu scrupuleuse qui n’a qu’un seul objectif : inciter la consommation en nous faisant croire que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Les animaux sont-ils réellement si bons pour nous ? Cette relation est bonne pour qui au juste ? Et pensez-vous vraiment qu’ils vont régler nos problèmes de société? Et que veut dire le mot «sain» ? Que signifie le mot «amour» ? Est-ce vrai que «nos animaux de compagnie n’ont jamais connu période aussi faste» et comme le prétend le vétérinaire Joël Dehasse qu’«ils possèdent des qualités parapsychiques»?

Notes

1. Phil Arkow, "Animal control laws and enforcement ", Journal of the American Veterinary Association (JAVMA), vol 198 no 7 Avril 1991; L.C. Faulkner, "Dimensions of the pet population problem ", JAVMA , vol 166 N5 (01/03/1995): "Americans have gone pet crazy"; J.S.J. Odendaal, " Demographics of compagnon animals in South Africa", Journal of the South African Veterinary Association, 65 (2), Pages 67-72, 1994: "companion animal populations in most western countries have recently shown significant increases. It would seem that companion animal demographics only became important after the development of the pet food market ".

2. Robert Scheider, " Observations on the overpopulation of dogs and cats ", Journal of the American Veterinary Medical Association (JAVMA), vol 167, No 4, 15 Août 1975, P- 281.

3. Pet Industry Joint Advisory Council (14/03/1994, 1995, 1996): International pet ownership statistics and fact sheet, " Social changes bode well for the pet food industry ", 02 mars 1997; François Lubrina, "Les Nords-Americains et leurs animaux", Journal La Presse , Samedi 24 janvier 1998 ; Voir aussi Vétérinet: les animaux au Quebec. Adresse internet: www.mlink.net/veterinet/

4. Michel Pepin,"Ces maîtres qui aiment trop", Poils et Compagnie, N2 Québec, Canada, Mars/Avril 1997.

5. JSJ. Odental, ouvrage cité; Pet industry joint Advisory industry PIJAC, International Pet Ownership Statistics and factsheets , 1994, 1995, 1996.

6. Barbara E. Leslie et autres, " An epidemiological investigation of pet ownership in Ontario ", Canadian Veterinary Journal , no 35 , avril 1994, p. 220; Bernard E.Rollin, "social ethics, veterinary medecine, and the pet overpopulation problem", Journal of the American Veterinary Medical Association , vol 198 no 7, 01 Avril 1991, p.1153; Ann Martin, Foods pets die for, Oregon, Newsage Press, 1998; Site internet de Joe Swabe une sociologue hollandaise, "Animals, disease, and human social life: The human-animal relationship reconsidered", Onderzonkers , University of Amsterdam Yearbook 1996; Ibid, "Animals as a natural resource: Ambivalence in the human-animal relationship in a veterinary practice", (1996); Site internet: http://www.xs4all.nl/ianmacd/jo/research.htm (03/1999):Joe Swabe traite des relations entre l'etre humain et les animaux domestiques. Elle examine le rôle social du vétérinaire ainsi que l'ambivalence de sa fonction; Dr Tom lonsdale, raw meaty bones , adresse Internet: www.rawmeatybones.com ; Association Américaine des Vétérinaires pour le Droit des Animaux Site internet : www.envirolink.org/arrs/avar/avar_; Pet Industry Joint Advisory Commitee, "Ornamental fish international" et " Companion pets for the 21st century PIJAC, 1997; Bruce Fogle. Pets and their People, NY, Éditions Penguin Books, 1983; Michael Fox, ouvr. cité; Bernard Rollin, " Social ethics, veterinary ethics, and the pet overpopular problem ", Journal of the American Veterinary Association, vol 198 no 7 , avril 1991: "the treatment of companion animals is the most glaring exemple of animal abuse".

 

 

 

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