La défense des animaux

«Si ce bougre-là défend vraiment les éléphants, je lui tirerai mon chapeau, et me mettrai avec lui. Mais s'il se sert d'eux pour faire de la politique, ou simplement de l'astuce, si c'est encore un truc idéologique, un truc pas franc, de la propagande, eh bien je vais être là pour la battue, pour lui apprendre à ne pas salir la dernière chose propre que les hommes ont encore en eux...»

Romain Gary, Les Racines du ciel.

***

De nombreuses personnes trouvent à travers la défense des animaux et la gestion des refuges, un sens à leur vie, un moyen de subsistance, une façon de se mettre en évidence, un palliatif émotif. Des carrières, des comptes en banque, des sentiments et des réputations sont en jeu et personne, c’est fort compréhensible, ne tient à les remettre en question. Il y a plusieurs façons d'exploiter les animaux, certaines, comme la défense des animaux et l'assistance humanitaire, sont beaucoup plus subtiles que les autres.

Paradoxalement, les défenseurs des animaux ont souvent eux-mêmes, un sinon plusieurs animaux, qu’ils exploitent tout autant que les autres. La présidente de la SPCA locale par exemple a 6 chats, et sans doute par esprit de cohérence car elle est végétarienne, ses chats, des strictes carnivores par nature, sont végétaliens!

Se procurer un animal par l’adoption est sans doute une façon plus consciencieuse d’exploiter un animal, mais, en bout de ligne, c’est du pareil au même : chaque animal dans la rue devient un panneau réclame vivant pour la consommation des animaux; en outre, la possession d’un animal vous oblige, en le nourrissant, en lui achetant des accessoires, en le faisant soigner etc., à contribuer à la prospérité de cette industrie; enfin, les mobiles psychologiques sous-jacent sont identiques.

Ainsi, ceux qui claironnent le plus fort leur amour des bêtes et qui s’indignent des sévices multiples que nous leur faisons subir ne voient pas combien il peut être contradictoire de garder eux-mêmes un animal sous leur domination tout en dénonçant parfois avec une violence d’intégriste l’exploitation des autres catégories d’animaux. On voit souvent dans les manifestations contre la cruauté envers les animaux, des gens défilant, un chien au pied ou un perroquet sur l’épaule. Manifestement, aucun de ces «zoophiles» ne fait le lien. D’ailleurs si vous avez l’intention de vous acheter un animal allez visiter le site internet de - la fondation Brigitte Bardot - par exemple, vous y trouverez une liste d’éleveurs de son cru chaudement recommandé.

L’idée n’est pas d’arrêter d’exploiter les animaux mais d’essayer de le faire plus consciencieusement. Ce sont en fait les activistes pour les droits des animaux qui donnent ses lettres de noblesse à cette coutume. Leur implication à l'intérieur du paradigme fondamental - la domination de l'Homme sur l'animal - qu'il ne conteste pas, au contraire -, met cette prémisse en valeur, donnant bonne conscience à la société et implicitement, cautionne et légitimise cette coutume. Tous les jardiniers vous diront qu’en élaguant les branches d’un arbre, en intervenant seulement en périphérie, on donne de la force à ses racines.

En d’autres mots, nous recyclons et nous «défendons» les animaux pour mieux continuer à les consommer. C'est une sorte d'alibi pour mieux aller de l'avant, une autre forme de sentimentalisme, c'est-à-dire une façon de continuer à aimer les animaux sans avoir à en payer le prix: ne plus les consommer et les exploiter.

En négociant des droits pour les animaux sans pour autant remettre en question la légimité de cette exploitation, on présuppose implicitement que cet état de fait est naturel et inévitable. Les présupposés implicites qui échappent à la conscience et donc à la révision, sont beaucoup plus persuasifs que s’ils étaient explicitement exprimés. L’attention étant canalisé vers le posé, les vrais enjeux restent toujours hors de question. Le présupposé n’étant jamais à l’agenda, nous entretenons la fâcheuse illusion d’être libre de pouvoir penser, conclure, dire oui ou non, alors que nous ne faisons qu’admettre l’essentiel: la légimité de cette forme de domination irrationnelle.

«Il faut du temps», «à chaque jour suffit sa peine», «une étape à la fois», «il faut combattre de l’intérieur» entend-on ici et là, mais, comment voulez-vous que nous avancions si nous ne mettons jamais en question nos prémisses fondatrices. C’est sûrement l’aspect le plus démoniaque de cette dynamique : nous faire réagir aux conséquences suscitées par ses présupposés pour les faire admettre ipsi facto. Autrement dit, en voulant bien faire, en nous adressant au posé, en lieu et place du présupposé, nous jetons de l’huile sur le feu. En espérant changer la condition animale en donnant des droits aux animaux, sans remettre en question la pertinence de les exploiter, nous mettons en valeur ce présupposé, devenant un de ses agents de promotion ultraperfectionnés. Or, comme il est plus facile de faire des lois que de les mettre en vigueur, en cautionnant le consumérisme par cette forme de sentimentalisme, nous contribuons vicieusement à augmenter le fardeau collectif des animaux. Ainsi, paradoxalement, si quelqu'un a contribué plus que les autres à empirer la condition animale c'est bien ceux qui les défendent.

Alors que pour bien faire, il faudrait d’abord s’adresser aux sources de la consommation. Ce n'est pas de droits dont les animaux ont besoin mais qu'on arrête de les exploiter pour toutes les mauvaises raisons..

D'ailleurs, mes critiques les plus virulentes, je dois dire les plus haineuses, me viennent en général des défenseurs des animaux. Ils ne tiennent pas à remettre en question cette tradition d’une grande barbarie dont ils sont, mine de rien, les plus grands bénéficiaires, les plus ardents promoteurs et les plus grands défenseurs. N’ont-ils pas plus à perdre que les autres? Non seulement leur droit d’avoir des animaux, noblesse oblige, mais, et bien plus important, l’idée, l’image qu’ils se font d’eux-mêmes et qu’ils brandissent aux yeux du monde comme la preuve irréfutable de leurs grandes qualités humaines. C’est à l’amour propre que le bât blesse.

Je dirais aux défenseurs des animaux, d’accord, défendez les, mais n’allez pas à mi-chemin, ne soyez pas si médiocres. En ayant vous-même des animaux, vous cautionnez cette barbarie, vous annulez tous vos efforts et ce n’est pas en donnant des droits aux animaux - une autre forme de sentimentalisme - que vous changerez la condition animale. Au contraire, c’est encore à vous-même que vous ferez plaisir. Les animaux continueront à se faire exploiter encore plus subtilement.

Les bonnes intentions

Nous avons la fâcheuse habitude de nous fier aux lois, aux règles et aux réformes de toutes sortes. Or, ils ne sont pas toujours efficaces, loin de là. Il est beaucoup plus facile de les formuler que de les mettre en vigueur et de les faire respecter. Il n’y a jamais de garantie contre quoi que ce soit. Le meilleur exemple est la prolifération dans notre société des crimes violents, l’usage de la drogue, le trafic en tous genres, la prostitution, l’inceste, la violence familiale, la falsification des livres comptables etc., et tout ça malgré des lois et des pénalités de plus en plus strictes, de plus en plus de policiers dans les rues pour les mettre en vigueur ainsi que la volonté politique de les épauler. Toutes ces mesures ne viennent pas à bout des problèmes et il est même possible qu’elles les attisent et les perpétuent à l’infini. Nous savons tous que la route de l’enfer est pavée de bonnes intentions. Ce n’est pas en légiférant qu’on changera le cœur des hommes.

Les boucs émissaires

Les défenseurs des animaux me font penser au président Bush ou au premier ministre Sharon d’Israel qui partent en croisade contre le mal, au nom du bien, en occultant totalement leur responsabilité et celle de leur pays. C’est notoire, rejeter la faute sur les autres, faire des boucs émissaires, signer des traités ou écrire des chartes sont des moyens classiques de se faire du capital social, de se déresponsabiliser, d‘éviter les vrais enjeux tout en protégeant le statu quo. Les Allemands l’ont fait avec les juifs et maintenant les Américains, le Canada et les autres pays riches avec les terroristes. Encore une fois, on soigne la fièvre au lieu de chercher à guérir la maladie: une avidité, un besoin insatiable de pouvoir, un anthropocentrisme suicidaire.

Quand vous achetez de l'ivoire, vous êtes responsable du massacre des éléphants; quand vous achetez un chiot, vous encouragez les usines à chiots (puppy mills). En participant vous devenez pleinement responsable du pire comme du meilleur et militer pour le droit des animaux n'y change rien, au contraire.

On peut faire de nombreux parallels avec l'aide humanitaire aux pays pauvres. Non seulement sont-ils dans cet état à cause de nous et de l'exploitation éhontée que nous leur faisons subir depuis plusieurs siècles, mais nous entretenons cet état de fait en se faisant croire que nous tentons sincèrement de les aider en leur envoyant quelques bouchées de pain ici et là quand la situation dérape et devient intolérable par sa cruauté et son horreur. C'est à nous que nous faisons vraiment plaisir en les «aidant». N'est-il pas absurde de les exploiter d'une main et de tirer vanité à les aider de l'autre. Combien de gens font carrière dans l'humanitaire sans jamais penser remettre en question l'équilibre des forces en place. Combien d'autres se scandalise de cet état de fait tout en investissant dans les multinationales qui exploitent les pays du tiers monde. Ne sommes-nous pas tous collectivement responsables.

L'affection: un amour dénaturé

«Le pouvoir sert à obtenir du plaisir et à acquérir du prestige, à ajouter de la beauté à la vie, un certain lustre. Les objets utilisés dans ce but sont traités avec indulgence, comme des jouets (pets). Dans une relation de domination, de supérieur à inférieur, il y a des gestes d'affection, mais ces gestes ne sont possibles que dans des relations inégales. Ce sont des gestes de condescendance et de paternalisme qui adoucissent l'exploitation et lui donnent un visage plus humain. Sans eux, il n'y aurait que des victimes. Ils soulagent la souffrance associée à la domination et à l'esclavage. La domination teintée d'affection produit un animal de compagnie» écrit le professeur Yi-Fu Tuan de Yale University.

La défense des animaux, les fondations, une charte de droits et les autres formes d’affection que nous donnons aux animaux comme les vaccins, les soins, les aliments près à manger industriels très coûteux ainsi que diverses autres «gâteries» et «bénéfices marginaux» donnent une légitimité à un rapport de domination irrationnel que nous cachons derrière des écrans de fumée comme amour, compassion, amitié, humanisme etc. Au point d’en arriver à croire que la possession d’un animal est associée à de grandes qualités humaines!

Une cruauté à plusieurs vitesses

La cruauté envers les animaux est profondément ancrée dans notre tradition et elle ne se manifeste pas seulement par des actes de brutalité évidents. Pour en prendre conscience, il faut plonger sous la surface et aller au-delà des apparences. On s’aperçoit alors que, dans l’ensemble, le sort des plus privilégiés, des plus adulés, ceux qu’on bichonne amoureusement comme nos propres enfants n’est pas plus enviable que celui des tigres et des rhinocéros pourchassés et massacrés inlassablement par l’industrie de la médecine orientale. Il n’est pas non plus très différent de celui des millions d’animaux sacrifiés inutilement pour la science, l’industrie cosmétique et l’enseignement. Il est en réalité semblable à celui des millions de reptiles dépecés vivants (pour ne pas abîmer la peau) par l’industrie de l’habillement et à celui des veaux qu’on égorge dans les abattoirs du monde entier.

Ce lien est difficile à faire car l'exploitation des animaux de compagnie se cache d'une façon subtilement perverse, sous le couvert des bons sentiments et des bonnes intentions. Précisément pour cette raison, elle est bien plus cruelle que les autres formes de cruauté par sa subtilité, son raffinement et son hypocrisie. Tout compte fait, je préfère les chasseurs et les bouchers: avec eux au moins on sait à quoi s'en tenir; les mobiles sont clairs et nets et sans équivoques.

En fait, dans notre monde, l’amour est souvent synonyme de plaisir, de satisfaction, de possession, d’exploitation et de domination gratuite. Ces valeurs sont celles de l’esclavagisme et notre civilisation, par tradition, a fait de cette forme d’exploitation une véritable vertu. Ces valeurs sont si bien inculquées aux enfants que ceux-ci en viennent à croire qu’il est normal de séparer les bêtes de leur communauté, de les sortir de leur écosystème, d’interférer avec leur évolution, de leur enlever la liberté et qu’il est normal d’exploiter ceux qu’on aime, d’en faire des esclaves pour son seul plaisir et son seul confort. Bref, la valorisation de la domination, du pouvoir et du plaisir qu’on en retire contribue à la perpétuation d’une insensibilité envers les animaux qui s’étend à notre propre espèce, à notre bio-communauté et à la terre tout entière. Les mots apprivoiser, domestiquer, dompter, contrôler, collier, laisse, «couché», «reste», «viens ici», «ne bouge pas», «sale bête», «au pied», «fais le beau», possession, mutilation, captivité, cage, affection, confinement, dépendance, servilité, dressage, exploitation, vétérinaire, zoothérapie et domination gratuite sont marqués du sceau de la violence et ce sont ces règles et ces façons de faire que nous léguons traditionnellement aux enfants (13).

Àlors que nous sommes à la croisée des chemins, que notre survie est menacée, il est temps d'arrêter de penser que nous avons tous les droits, qu'il est justifié d'exploiter les animaux pour son seul confort et son seul plaisir.

J'ai encore un chat - il a 16 ans - mais à sa mort, je n'aurais plus jamais d'animaux. J'en suis venu à apprécier l'observation des animaux sauvages, lors d'une rencontre fortuite sans aucune interférence, même pas pour les nourrir.

Si on aimait véritablement les animaux on les laisserait tranquille.

 

 

haut de page