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Lucky le malchanceux L'anthropomorphisme Lucky était le chien le plus malchanceux au monde. Il ne méritait vraiment pas son nom. Ce chien croisé, un mâle de quatre ans, non castré, de type beagle, avait un tempérament qui m'a donné bien des soucis. Il est peut-etre, de tous les animaux que j'ai soignés, celui qui m'a donné le plus de fil à retordre. J'ai meme songé, à cause de lui, pour un bref moment, à changer de métier. C'est dire... Il appartenait à Annie et Paul, deux jeunes professionnels assez aisés financièrement. Abandonné ou en fugue, Lucky avait été retrouvé la dernière fois, à moitié mort, errant en pleine campagne entre deux voies d'autoroute, livré à l'indifférence des hommes. À la fourrière, on avait remarqué qu'il était un peu sournois, mais sans plus. Il était gardé dans un enclos comme les autres et il semblait somme toute assez gentil. Son allure d'adolescent, ses yeux pétillant de malice, son port de tete couard et sa queue entre les jambes avaient tout de suite séduit Annie et Paul. Si seulement ils avaient connu le langage corporel des chiens, ils auraient vu dans ces traits un chien très anxieux qui ne présageait rien de bon, surtout pour quelqu'un qui ignore tout des chiens, et c'était leur cas. Ils l'avaient eu pour pas cher, mais, depuis qu'ils le possédaient, c'est simple, leur vie avait basculé dans la psychose, et le mot n'est pas trop fort. Dès qu'ils sortaient de la maison, Lucky se mettait à hurler, et les beagles comme lui, des chiens courants, ont un timbre de voix particulièrement résonnant. Quand il aboyait, c'est toute la rue qui l'entendait. Dans les premiers jours suivant l'adoption, quand Annie et Paul revenaient du travail, ils trouvaient la maison sens dessus dessous. Un véritable champ de bataille. Il avait mis les coussins du divan en pièces et défiguré de ses crocs les pieds de table en bois du salon. Le mur de placoplâtre près de la porte d'entrée était lacéré, presque déchiqueté par ses griffes. Pour l'empecher de tout détruire. Paul avait vidé une pièce pour l'enfermer quand lui et Annie s'absentaient. Il avait meme appelé son courtier, on ne sait jamais, pour vérifier si sa police d'assurance couvrait les dégâts causés par un chien. Ce n'était pas le cas! Lucky se couchait partout sur les lits et les divans, et lorsqu'on essayait de le faire bouger, il montrait les dents et se mettait à grogner. Il était en plus malpropre, et Annie passait son temps à essuyer les planchers et à ramasser les crottes qu'il semait un peu partout dans la maison. Quand ils le sortaient, il était intenable, impossible à maîtriser. Il était allergique à la laisse. Il n'était heureux qu'avec les siens et, quand il voyait un autre chien, il oubliait toutes les règles de la société des hommes. Il avait en plus le palais fin et ne mangeait que de la bonne nourriture. Une fois, il avait mangé un rosbif cru entier resté par inadvertance sur le comptoir de la cuisine. Pour lui, pas de croquettes. Et pourtant, Annie avait acheté les meilleures sur le marché. Il leur a fait mener une vie d'enfer. Indiscipliné, caractériel, dominateur, intimidant, manipulateur, carrément méchant parfois, Lucky était une vraie terreur, un monstre parmi les hommes. Il savait, à l'occasion, se faire aimer, mais seulement quand il voulait. Toutefois, ces brefs moments ne suffisaient pas pour se faire pardonner le reste. Oui, Annie et Paul étaient mal tombés avec Lucky. Annie était venue seule me consulter parce que, depuis qu'elle avait Lucky, il vomissait. Au début, de quatre à cinq fois par semaine, puis, par la suite, une dizaine de fois. Il avait aussi des épisodes fréquents de diarrhée. Depuis plusieurs semaines, il manquait d'entrain et semblait avoir maigri. Il était toujours aussi terrifiant, mais ça ne tournait pas rond. En entrant dans la clinique, il s'était mis à hurler et à ruer dans les brancards. Il tirait de toutes ses forces sur la laisse pour s'approcher d'un autre chien assis près de son maître à l'autre bout de la salle d'attente. Annie fut incapable de le retenir, et il était parti en trombe vers le fond de la pièce. En passant, il avait renversé une petite table sur laquelle était posée une grosse plante tropicale. Le pot s'était cassé et la terre humide s'était répandue sur le plancher. Il y en avait partout. En essayant de l'arreter, l'homme qui était là avait glissé et était tombé sur le dos dans la terre. Michelle, mon assistante, s'était mise à crier contre Lucky qui à son tour s'était mis à hurler. Annie, affaissée sur une chaise, regardait la scène, abasourdie, totalement anéantie par ce chien qu'elle aurait dû, tout compte fait, appeler Apocalypse. En quelques secondes, ma salle d'attente était devenue une véritable zone sinistrée. J'ai réussi à contenir l'ouragan et, pendant que Michelle tenait Lucky en laisse, je suis entré dans la salle d'examen avec Annie. Je n'espérais qu'une chose: ne pas avoir à hospitaliser cet animal. Il ne semblait pas si malade et venait de nous en fournir la preuve, mais Annie, à bout de souffle, insistait pour que je le garde. Lucky, malgré sa fougue apparente, était très malade. Je soupçonnais une maladie du foie ou de l'estomac, mais, pour etre sûr, il fallait le mettre en observation et faire des examens plus approfondis. Ce n'était pas mon jour de chance, et Lucky allait rester. Il ne rentrerait plus jamais chez lui. Hospitaliser et soigner un chien comme Lucky est la hantise de n'importe quel vétérinaire. Les manipulations et les interventions qu'exigent les examens et les soins sont presque impossibles avec un chien de son tempérament. Lucky n'était pas du genre à se laisser manipuler, toucher, piquer ou attacher; or, dans son cas, toutes ces interventions étaient indiquées. Les animaux ne comprennent pas non plus ce que nous leur faisons et, dans bien des cas, nos efforts, aussi louables soient-il, ne font qu'aggraver leur état. Je l'avais attaché dans la salle de travail, dans un endroit où je pouvais suivre facilement la progression de sa maladie. Il aboyait toute la journée, et les clients étaient sidérés par ces hurlements assourdissants. Les animaux en clinique étaient devenus très craintifs, nerveux, voire agressifs. La présence de Lucky rompait l'harmonie générale de la clinique. Pour faire des prélèvements ou le traiter, il fallait le prendre au lasso et lui mettre la muselière. Cet exercice presque quotidien m'épuisait. Pour donner des solutés il faut placer un cathéter intraveineux et dans le cas de Lucky ce n'était pas facile. Il ne faisait que se débattre et j'ai du piqué la veine céphalique, située sur chaque patte antérieure, de nombreuses fois avant de réussir. Ses vaisseaux sanguins étaient devenus une véritable passoire. L'isolement en clinique et sa maladie lui avaient coupé l'appétit. Il mangeait encore un petit peu au début, mais sans plus. Michelle, mon assistante, lui préparait du poulet ou des morceaux de bœuf. Il levait le nez sur tout le reste. J'ai essayé de l'apprivoiser, mais rien à faire, il me résistait. Meme Michelle, pourtant habituée aux betes, n'y est pas parvenue. Chaque fois qu'elle approchait, il grognait pour la tenir à distance, la crinière hérissée. Lucky était un réfractaire, une forte tete, un vrai chien, et je l'aimais malgré tout, surtout pour ça. Il n'était pas vraiment méchant; il était juste mal tombé. Il était né dans un mauvais milieu. La radiologie avait montré une masse à la base du foie et les analyses de sang indiquaient des changements majeurs de plusieurs paramètres sanguins. Je redoutais une tumeur cancéreuse, mais je n'étais pas sûr. Pour approfondir le diagnostic, j'ai suggéré d'envoyer Lucky chez un spécialiste, mais Annie a refusé. Elle ne désirait pas se déplacer et elle craignait des honoraires trop élevés. Elle m'a demandé de continuer et de faire pour le mieux jusqu'à ce qu'elle prenne une décision. Quelques jours plus tard, affaibli par sa maladie et l'hospitalisation, Lucky a commencé à perdre l'équilibre. Ses flancs s'étaient creusés et ses yeux, autrefois pétillants et pleins de malice, étaient devenus aussi ternes que sa fourrure. J'ai appelé Annie pour l'informer de la progression de la maladie de Lucky. J'ai essayé de lui faire comprendre que c'était la fin pour Lucky et qu'il faudrait mieux mettre un terme à ses souffrances. Elle m'a répondu d'un ton angoissé et la voix chevrotante qu'elle n'était pas prete encore à prendre cette décision. Pendant les jours suivants, l'état de Lucky s'est encore détérioré. Il ne se levait que rarement et il avait cessé d'aboyer. Il n'était plus qu'une ombre. La clinique était devenue étrangement silencieuse. Annie est venu le voir et j'en ai profité pour lui faire de nouveau part de mes craintes. Enfin, convaincue d'avoir tenté l'impossible, elle a décidé à mon grand soulagement, de faire euthanasier Lucky. Elle a réglé la facture dans les pleurs et les effusions. Michelle essayait de la réconforter tout en lui offrant des mouchoirs de papier. Je regardais, pragmatique, cette scène que j'avais vue se répéter des centaines de fois. Annie est venue me serrer la main en me remerciant. Avant de partir, un sentiment de fierté dans le regard, elle m'a dit qu'il fallait aimer les animaux pour avoir autant de peine et pour dépenser autant d'argent pour eux. J'ai approuvé d'un hochement de tete juste assez convaincant et je suis retourné en arrière voir Lucky. Michelle, pendant ce temps-là, avait préparé la seringue de la délivrance. Je me suis assis et j'ai regardé Lucky, pendant un long moment, en douce, pour ne pas l'effrayer. Il me regardait aussi, couché sur le flanc, à peine un songe dans la société des hommes. Je me suis approché lentement et, pour la première fois, à mon grand étonnement, il m'a laissé le caresser. C'était mon jour de chance. Lucky n'en pouvait plus, c'est sans doute pour cela qu'il s'est laissé faire, mais je préférais croire qu'il était reconnaissant pour tous les efforts que j'avais faits. J'ai euthanasié Lucky en pensant que c'était enfin son jour de chance à lui aussi... |
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