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Avant-propos
J'ai voulu, en écrivant ce livre, informer
et éclairer le public sur les aspects les plus obscurs et parfois insoupçonnés
de notre relation avec les animaux de compagnie.
Nous tenons tous pour acquis qu'ils sont bien
traités par notre civilisation, aussi bien que nos enfants, sinon mieux.
Or la réalité est tout autre, et ce que nous faisons à ces betes, sous
des apparences innocentes, a des répercussions méconnues sur leur bien-etre,
sur la société et sur la terre.
Le portrait que je trace de la situation des
animaux de compagnie est sombre, très sombre. J'aurais pu apporter des
nuances, bien sûr, mais cela n'aurait pas servi mon propos, d'autant plus
que quelques éléments positifs (ou moins négatifs) ne changent pas vraiment
le portrait d'ensemble. J'ai voulu livrer les données et les faits bruts,
et laisser à chacun le soin de tirer ses propres conclusions.
Les premiers lecteurs de cet essai ont été
des vétérinaires et des personnes qui possèdent un animal de compagnie.
Tous m'ont dit ensuite qu'ils ne voyaient plus du meme oeil leur animal
familier, que leur relation avec les animaux s'en trouvait transformée
et que, dorénavant, ils les aimeraient mieux. C'était important pour moi,
parce que ce livre s'adresse avant tout à ceux qui aiment les animaux.
Personne n'a à se sentir coupable, car personne
n'est responsable individuellement de la situation que je dénonce. Il
s'agit de choix sociaux faits en toute bonne foi, avec les meilleures
intentions du monde. Seule une prise de conscience de cette situation
pourra conduire à un changement véritable.
INTRODUCTION
Les enfants sauvages
Petite histoire de la domestication
En Syrie, en 1946, on fit la découverte d'un enfant qui se comportait
comme une gazelle. Il avait les chevilles et les genoux anormalement gros
et il se déplaçait en faisant des bonds prodigieux. Capturé et confié
à une famille, cet enfant totalement sauvage n'arriva jamais à s'adapter
à la captivité. Il ne pensait qu'à se sauver. Il pouvait meme sauter du
premier étage de sa maison avec une facilité qui déconcertait sa famille
adoptive. Pour l'empecher de fuir, on finit par lui couper les tendons
d'Achille.
Il y a eu, au cours de l'histoire, plusieurs enfants qui, abandonnés
très jeunes dans la nature, ont été recueillis et élevés par une autre
espèce animale. Il y a eu des enfants singes, des enfants porcs, des enfants
léopards, des enfants ours et plusieurs enfants loups. Tous ces enfants
se comportaient comme les animaux qui leur avaient servi de modèles. Ils
mangeaient exactement comme eux et, dans les limites de leurs capacités
physiques, ils se déplaçaient en imitant leurs gestes.
Le cas le plus illustre est celui des enfants loups Amala et Kamala,
découverts en 1920 en Inde par le Dr Singh. Ces deux petites filles, que
l'on avait trouvées tapies au fond d'une tanière de loups, avaient d'épaisses
callosités aux mains, aux coudes, aux genoux et à la plante des pieds.
Après les avoir confiées temporairement à des villageois, le Dr Singh
les retrouvera une semaine plus tard amaigries et presque mortes de faim
et de soif, abandonnées dans l'enclos où elles avaient été enfermées.
Abreuvées de force et nourries à la main pendant quelques jours, elles
furent ensuite amenées dans un orphelinat.
Ces enfants se comportaient exactement comme des loups. Elles laissaient
pendre leur langue en imitant leur halètement et se déplaçaient penchées
en s'appuyant sur les mains. Elles lapaient les liquides et prenaient
leur nourriture le visage vers le bas et en position accroupie. Elles
avaient un goût exclusif pour la viande et donnaient volontiers la chasse
aux poulets ou déterraient les charognes qu'elles trouvaient. Elles mangeaient
les entrailles d'abord, à la façon caractéristique des loups, et manifestaient
une photophobie (crainte de la lumière) et une nyctalopie (capacité à
bien voir la nuit) marquées. Elles restaient dans un état de prostration
la journée entière, n'en sortant que la nuit pour essayer en hurlant de
s'évader de leur prison. Ces petites filles dormaient très peu, environ
quatre heures par jour. Amala et Kamala grondaient lorsqu'on les approchait
et faisaient montre d'une forte hostilité envers les humains. Elles étaient
toujours sur le qui-vive, hypervigilantes, bougeaient la tete continuellement
d'avant en arrière. Elles étaient indifférentes face aux enfants et quelque
peu intéressées par les chiots et les chats. Amala est morte un an après
sa découverte et Kamala l'a suivie huit ans plus tard.
Le Dr Singh a raconté le cheminement psychologique de Kamala. Au début,
la mort de sa soeur la fit sombrer dans une grave dépression. Elle refusait
de s'alimenter. Pendant six jours, elle resta tapie dans un coin, ne sortant
de sa torpeur que pour chercher partout sa compagne en reniflant la moindre
odeur qu'elle aurait pu laisser. Ce n'est que neuf mois plus tard qu'elle
devint un peu moins sauvage. Elle acceptait un biscuit de Mme Singh et
s'approchait d'elle lorsqu'elle distribuait du lait. Elle se laissait
donner des massages très fréquents, pour assouplir son corps et ses articulations,
si bien qu'au bout de trois ans elle était tellement attachée à cette
femme qu'elle manifestait en son absence des signes de détresse émotive
marquée. Elle errait dans le jardin, l'air piteux, en attendant le retour
de Mme Singh qu'elle accueillait en bondissant de joie et en se précipitant
à sa rencontre.
Après dix mois de séjour au couvent, la motricité de Kamala avait commencé
à s'humaniser et elle était capable de tendre la main et de saisir un
objet. Après un an, pour la première fois, elle s'était tenue debout toute
seule. Quelques années plus tard, elle était en mesure de marcher en station
verticale comme les humains. Avec le temps, son comportement s'assouplit
et se diversifia et elle devint capable d'accomplir certaines tâches utiles,
comme surveiller les bambins de l'orphelinat, nourrir les poules et chasser
les corbeaux. Lorsqu'elle mourut, en 1929, elle pouvait parler relativement
bien avec un vocabulaire d'une cinquantaine de mots. Curieusement, elle
est morte comme sa soeur d'une néphrite (maladie des reins) et d'un œdème
généralisé.
François Truffaut, dans son film L'Enfant sauvage, raconte en détail
une autre histoire aussi célèbre, celle de Victor de l'Aveyron. Cet enfant,
capturé en 1797 nu dans un bois du Tarn, en France, puis mis en tutelle
à Paris, avait vécu, contrairement aux deux soeurs loups, dans un isolement
radical et total, sans aucun contact intime meme avec une autre espèce.
Abandonné très jeune dans les bois, il avait dû apprendre à se débrouiller
seul pour survivre.
Lorsqu'on l'a découvert, il n'avait aucune notion de langage et s'exprimait
par des grognements. Il se regardait dans un miroir sans avoir conscience
que c'était lui qu'il voyait. Il était insensible au froid et au chaud
et pouvait se rouler nu dans la neige avec beaucoup de plaisir. La flamme
d'une bougie sur sa peau le laissait indifférent et il était capable de
prendre avec les mains directement dans l'eau bouillante les pommes de
terre dont il était friand. Il pouvait meme prendre avec la main, malgré
une peau très fine, des tisons ardents. Il restait imperturbable lorsqu'un
coup de fusil était tiré derrière lui, mais réagissait au bruit d'une
noix qu'on écale. Cet enfant était strictement végétarien et ne mangeait
que des glands, des tubercules et des châtaignes crues. Il n'aimait que
l'eau et n'éprouvait que mépris pour les sucreries, l'alcool et les épices.
Il était indifférent à la puanteur. Victor pouvait rester de longs moments
assis près d'un petit lac, le regard absent, dans une profonde méditation.
La nuit, il sortait pour regarder la lune pendant des heures et, à la
moindre occasion, il se sauvait dans les bois environnants. On le retrouvait
parfois une semaine plus tard, tout sale, sans habits, les yeux brillants
d'une étrange lueur.
Le Dr Jean Itard, interprété dans le film par Truffaut lui-meme, un pionnier
de l'éducation des enfants déficients, était convaincu que cet enfant
n'était pas idiot et que «l'homme n'est pas né mais construit». Il le
prit en charge et s'employa, avec la ténacité d'un pit-bull, à le rééduquer
et à le civiliser. Il eut des résultats convaincants qui ont contribué
à sa réputation, mais, malgré tous ses efforts, cet enfant demeura quand
meme plus ou moins sauvage et mal socialisé jusqu'à sa mort, en 1848.
Il n'est pas certain que toutes ces histoires d'enfants sauvages soient
vraies. En effet, sauf pour celles de Victor de l'Aveyron, de Gaspard
Hauser et de quelques autres cas relativement récents, ces histoires sont
souvent mal documentées. On peut les croire le fruit d'imaginations fertiles.
Mais, meme inventées, elles nous permettent d'entrevoir les effets psychologiques
que peuvent avoir la capture et la captivité sur les animaux. Chez la
plupart des espèces animales, ces effets sont plus difficiles à déterminer,
car les betes ne s'expriment pas dans notre langage. L'ennui d'un chien,
l'agressivité d'un oiseau, la peur d'un reptile, la détresse d'un cheval
ou d'un chat passeront souvent inaperçus, meme si ces betes vivent toutes
à des degrés variables un désarroi identique à celui d'Amala, de Kamala,
de Victor et des autres. Plus loin dans ce livre, je décrirai en détail
à la fois ce langage méconnu et les conséquences de la captivité qui demeurent
largement ignorées du grand public.
Le cas de ces enfants démontre aussi très clairement que le développement
d'un etre comporte une période critique au cours de laquelle on peut exercer
une influence durable sur son identité, son caractère et son comportement
futurs. La fidélité, le dévouement, l'attachement, l'amour que les animaux
domestiqués semblent nous témoigner n'ont pas la noblesse que nous leur
attribuons par anthropomorphisme (tendance à attribuer aux animaux des
sentiments, des pensées et des besoins humains). Ces sentiments ne sont
que le résultat de l'exploitation d'un mécanisme biologique présent chez
tous les animaux, y compris l'etre humain, comme en font foi les histoires
d'enfants sauvages. Au début de l'évolution, nous avons profité inconsciemment
de ce mécanisme, puis, plus tard, en pratiquant un eugénisme impitoyable.
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Autre extrait:
Lucky le malchanceux
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